Il est des lectures qui ne vous lâchent pas, même la dernière page tournée. C’est exactement l'effet produit par le roman graphique Bobigny 1972, scénarisé par l'historienne Marie Bardiaux-Vaïente et magnifiquement mis en image par Carole Maurel (Glénat, 2024). En replongeant dans ce procès historique, cet album nous rappelle d'où l'on vient, le prix de nos libertés, et le chemin qu'il a fallu parcourir pour arracher la dignité.
L'insoutenable double peine : le viol impuni, l'avortement criminalisé
Ce qui frappe au cœur dès le début de l'album, c'est la violence systémique d'une époque pas si lointaine. Marie-Claire, 15 ans, est mineure lorsqu'elle est victime d'un viol. Le traumatisme est absolu, mais la réponse de la société de 1972 l'est tout autant : son agresseur ne sera jamais puni. Pire, c’est lui qui, par vengeance, dénoncera Marie-Claire lorsqu'elle choisira d'avorter clandestinement.
Le traitement réservé aux femmes de cette génération est édifiant. Être mère célibataire à l'époque équivalait à une condamnation sociale, une précarité assurée et un opprobre public. L'avortement clandestin était le seul recours, au péril de leur vie, sous la menace d'amendes et de prison. En lisant ces pages, on mesure la chance d'avoir vu notre société évoluer, même si le combat pour que la honte change définitivement de camp, notamment sur la question du viol, reste d'une brûlante actualité.
Le coup de génie de Gisèle Halimi : inverser le tribunal
Le cœur de la BD bat au rythme de la stratégie révolutionnaire de Maître Gisèle Halimi. Face à une cour de justice patriarcale, l'avocate refuse de jouer la carte de la culpabilité ou de la pitié. Elle choisit l'offensive.
"Ce n'est pas Marie-Claire qui est coupable, c'est votre loi qui est obsolète et injuste."
Halimi fait de Bobigny une véritable tribune politique. Les autrices retransmettent avec une force incroyable ses réparties cinglantes et son éloquence face à un parterre d'hommes accrochés à leurs privilèges et à des textes de loi d'un autre âge. Voir cette femme retourner la cour, démonter un à un les arguments moralisateurs des juges et des procureurs avec une répartie aussi brillante que tranchante, est un pur moment de jubilation intellectuelle et féministe.
Pourquoi il faut absolument lire ce roman graphique
Au-delà de la rigueur historique du scénario, le dessin de Carole Maurel sublime le récit. Il parvient à capturer la détresse intime de Marie-Claire et de sa mère (condamnée pour complicité), mais aussi l'effervescence et la tension électrique de ce procès qui a ouvert la voie à la loi Veil en 1975.
Bobigny 1972 n'est pas qu'un devoir de mémoire. C'est un plaidoyer vibrant pour la liberté, un hommage à celles qui ont osé dire "non", et un rappel salutaire : les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis, ils dépendent toujours de notre vigilance.
À lire, à prêter, et à partager sans modération. Dès 15 ans.
Prolongations si vous aimez le dessin de Carole Maurel :
Collaboration horizontale de Navie
Ecumes de Ingrid Chabert
ou des BD féministes :
Blanc autour de Lupano et Fert
Les crocodiles de Thomas Mathieu
- Autrice : Marie Bardiaux-Vaïente / Illustratrice : Carole Maurel
- Paru le 10 janvier 2024 / Editions Glénat
- 192 pages








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