Enfin libre de Lea Ypi : un livre qui change le regard sur l’Albanie et la liberté

 

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J'ai ouvert Enfin libre de Lea Ypi parce que je voulais découvrir l'Albanie. Je l'ai refermé avec beaucoup plus de questions que de réponses.

Et c'est probablement ce que j'attends aujourd'hui d'un livre : qu'il m'emmène quelque part où je ne serais pas allée seule et qu'à mon retour, mon regard ait légèrement changé.


Grandir dans l'Albanie communiste

Lea Ypi grandit dans l'Albanie d'Enver Hoxha, l'un des régimes communistes les plus fermés d'Europe. Pour l'enfant qu'elle est, pourtant, son monde est parfaitement cohérent.

À l'école, on lui explique la liberté, le socialisme, l'impérialisme, les révisionnistes, les ennemis du peuple. L'Albanie est le pays le plus libre du monde. L'Occident est riche mais profondément injuste. La société socialiste, elle, ne connaît ni l'envie ni l'avarice.

Et Lea y croit.

Pourquoi ne le ferait-elle pas ?

Sa maîtresse répond à ses questions. Le discours officiel fournit une explication à presque tout.

À la maison, c'est beaucoup plus étrange. Les adultes emploient des mots dont le sens semble différent. Ils parlent de « biographie », se taisent brusquement, s'inquiètent de savoir qui a vu quoi. Lea possède des fragments mais pas les informations qui lui permettraient de les assembler.

Elle aime sa famille et lui fait confiance. Elle ne sait donc même pas encore quelles questions poser.

C'est l'un des passages du livre qui m'a le plus marquée :

« il fallait se poser les bonnes questions, celles que je n’avais jamais songé à formuler »

Cette phrase dépasse largement l'histoire de l'Albanie.

Combien de choses ne questionnons-nous pas simplement parce que nous ignorons qu'il existe une question ?

Quand un monde s'effondre

Puis le régime communiste albanais s'effondre.

Des gens escaladent les murs des ambassades. La statue de Staline est décapitée. Des milliers d'Albanais cherchent à quitter le pays.

Et Lea découvre quelque chose de beaucoup plus intime : les adultes lui ont menti.

Pas tous de la même manière.

L'État et l'école lui ont donné une représentation idéologique du monde. Sa famille, elle, lui a caché son histoire pour la protéger. Des mots qu'elle connaissait prennent soudain un autre sens.

C'est peut-être ce qui m'a le plus intéressée dans Enfin libre. Ce n'est pas seulement le récit de la chute d'une dictature. C'est le récit de l'effondrement d'une manière de comprendre le monde.

Lea doit reprendre les morceaux et apprendre à regarder autrement.

Nini, un autre monde caché dans l'Albanie

Et puis il y a Nini, la grand-mère de Lea Ypi.

C'est probablement le personnage qui m'a le plus intriguée.

Elle semble calme, constante, presque immuable. Pourtant, peu à peu, on devine derrière elle une existence extraordinaire : une enfance dans un univers cosmopolite, une famille bouleversée par l'Histoire, un mari emprisonné pendant des années, la surveillance, les privations, puis cette vie dans une Albanie totalement refermée sur elle-même.

Lorsque Lea voyage avec elle en Grèce, quelque chose change. On entrevoit ce que Nini a perdu.

Son calme prend alors une autre dimension.

J'ai terminé Enfin libre avec l'impression de ne toujours pas la connaître complètement. Ce n'est donc probablement pas un hasard si j'ai déjà réservé Indignité, le livre dans lequel Lea Ypi revient précisément sur l'histoire de sa grand-mère.

L'Occident vu depuis l'autre côté

Le livre m'a également obligée à regarder autrement notre propre représentation de l'Occident.

Dans l'Albanie communiste, les enfants apprennent que les pays capitalistes connaissent l'abondance, mais aussi les inégalités, l'exploitation et la misère.

Cette représentation est évidemment construite. Mais elle n'est pas entièrement inventée.

C'est justement ce qui rend une propagande efficace : elle peut partir d'éléments réels, les sélectionner, supprimer tout ce qui les nuance et fabriquer ainsi un monde parfaitement cohérent.

Une idée m'est restée de cette lecture : chez l'adversaire, on juge le système par ses échecs ; chez soi, on le juge par ses idéaux.

Ce mécanisme ne s'est probablement pas arrêté aux frontières de l'Albanie communiste.

Partir : la liberté à n'importe quel prix ?

Après la chute du régime, un même désir semble emporter une partie du pays : partir.

Les images des bateaux surchargés d'Albanais traversant l'Adriatique vers l'Italie sont difficiles à oublier une fois qu'on connaît quelques-unes des histoires individuelles qui se cachent derrière cette foule.

De loin, on voit des milliers de migrants.

De près, il y a des adolescents, des familles, des amis. Des gens qui ne savent pas réellement ce qui les attend mais pour lesquels rester semble parfois plus risqué encore que partir.

C'est là que le livre rend le mot liberté de plus en plus inconfortable.

Pouvoir partir signifie-t-il être libre ?

Et quelle liberté possède réellement celui qui n'a presque aucune autre possibilité ?

Après le communisme, la liberté ?

C'est peut-être la grande intelligence d'Enfin libre : Lea Ypi ne remplace pas une certitude par une autre.

La chute du communisme ne constitue pas la fin heureuse du récit.

Arrivent le marché, les privatisations, le chômage, l'émigration, les sociétés financières pyramidales, puis l'effondrement de 1997 et la violence.

Le nouveau monde possède lui aussi son vocabulaire et ses promesses.

Le mot « liberté » reste là.

Mais que signifie-t-il lorsque les possibilités réelles des individus sont profondément différentes ?

On peut être libre juridiquement et terriblement contraint matériellement. On peut disposer d'un choix sans avoir véritablement les moyens de choisir.

Et surtout, ceux qui parlent de liberté ne parlent pas toujours de la même chose.

Un livre sur l'Albanie, mais surtout sur notre manière de regarder

Je pensais lire un livre sur l'histoire récente de l'Albanie.

J'ai effectivement appris énormément sur le régime d'Enver Hoxha, son isolement, sa chute, l'ouverture du pays et le chaos des années 1990.

Mais ce n'est finalement pas ce que je retiendrai principalement d'Enfin libre.

Je garderai plutôt une question : à partir de quoi construisons-nous notre représentation du monde ?

Nous disposons tous de fragments. Nous faisons confiance à certaines personnes, à certaines institutions, à certains récits. Certaines questions nous paraissent évidentes ; d'autres ne nous viennent même pas à l'esprit.

Voyager peut produire ce déplacement. Rencontrer quelqu'un aussi.

Certains livres également.

Enfin libre de Lea Ypi aura été de ceux-là.

Je voulais découvrir l'Albanie.

Je crois surtout avoir découvert une nouvelle façon de l'interroger et peut-être une nouvelle manière d'interroger ce que je crois déjà connaître.




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