Il y a des textes qu'on referme en se disant qu'on aurait dû les lire plus tôt. La Plaidoirie pour l'avortement de Gisèle Halimi, publiée en Folio, en fait partie. Ce n'est pas seulement un document juridique daté de 1972 : c'est une leçon de stratégie, de rhétorique, et un miroir tendu à notre présent, à un moment où le droit à l'avortement redevient, ailleurs, un sujet de négociation.
Le 8 novembre 1972, dans une salle d'audience trop petite pour la foule qui se presse dehors, Gisèle Halimi défend Michèle Chevalier, poursuivie pour avoir aidé sa fille Marie-Claire, seize ans, à avorter après un viol. Ce qui frappe dès les premières pages, c'est le choix tactique de l'avocate : elle ne plaide pas l'innocence de sa cliente au regard de la loi. Elle plaide la culpabilité de la loi elle-même.
Une loi qui inverse la charge de la preuve
Dès l'ouverture, Halimi déplace le procès. L'accusée n'est plus seulement Michèle Chevalier : c'est la loi de 1920 qui doit se défendre devant l'Histoire. Ce renversement est la clé de voûte de toute la plaidoirie, et il repose sur cinq lignes de démonstration qui s'enchaînent avec une redoutable logique.
Une justice à deux vitesses
Le premier axe est celui de la discrimination sociale. Halimi s'appuie sur des statistiques implacables : l'avortement clandestin ne connaît pas de frontière de classe, les femmes bourgeoises y ont recours tout autant que les femmes pauvres. Mais seules les secondes sont condamnées, faute de moyens pour avorter dans la discrétion, à l'étranger ou chez un médecin complaisant. Le Manifeste des 343, signé un an plus tôt par des femmes connues qui déclaraient publiquement avoir avorté, illustre le paradoxe jusqu'à l'absurde : aucune d'entre elles ne sera poursuivie. La loi ne réprime pas un acte, elle réprime une absence d'argent.
Une loi dépassée par le réel
Le deuxième axe, c'est le fossé entre le texte de loi et la réalité du terrain. Halimi cite des médecins qui parlent de non-assistance à personne en danger pour qualifier l'application stricte de la législation. Elle rappelle que le garde des Sceaux lui-même évoque publiquement une réforme à venir, et que les juridictions, de plus en plus, font preuve de mansuétude plutôt que d'appliquer la loi à la lettre. Un argument achève de discréditer le texte : si la quasi-totalité des femmes françaises ont, à un moment ou un autre, enfreint cette loi, peut-on encore parler de loi au sens propre, ou seulement d'un texte que plus personne ne respecte ?
Une loi inefficace, donc une mauvaise loi
Vient alors un argument d'une redoutable simplicité : une loi qui ne parvient pas à empêcher le délit qu'elle est censée punir est-elle encore une bonne loi ? Halimi rappelle le chiffre vertigineux des avortements clandestins pratiqués chaque année en France, avec leur cortège de risques et de drames pour les femmes. La prohibition n'a rien empêché, elle a seulement rendu l'acte dangereux.
Une loi non démocratique, héritée d'un autre monde
L'avocate interroge ensuite la légitimité même du texte. Comment condamner des femmes qui n'ont jamais eu accès à une information sérieuse sur la contraception ou la sexualité ? Elle pointe l'héritage d'une morale judéo-chrétienne, construite à une époque où la sexualité hors mariage et le plaisir féminin n'avaient pas droit de cité, et qui ne correspond plus aux mœurs réelles de la société de 1972. Elle relève aussi l'incohérence profonde du dispositif : la loi pousse une femme à mener une grossesse à son terme, mais l'abandonne ensuite, elle et l'enfant, avec une aide sociale dérisoire et une réprobation sociale intacte.
Des femmes jugées par des hommes
Un détail, dans la plaidoirie, en dit long : ce sont quatre hommes qui siègent pour juger des femmes sur une question qui ne concerne que leur corps. Halimi en fait un révélateur : l'impossibilité même de penser l'inverse — des hommes jugés par des femmes sur une question strictement masculine — démontre à elle seule le déséquilibre du système. Le procès de Bobigny devient ainsi le procès d'un asservissement plus large des femmes, privées du droit de disposer d'elles-mêmes.
L'hypocrisie du « respect de la vie »
C'est sans doute le passage le plus frontal du texte. À ceux qui invoquent le respect de la vie du fœtus pour justifier la répression, Halimi oppose une série de silences bien plus assourdissants : où était ce respect de la vie humaine pendant la déportation des Juifs, au Vietnam, en Algérie ? Où est-il quand la loi pousse, chaque année, des centaines de milliers de femmes vers l'avortement clandestin et ses risques mortels ? L'argument moral se retourne contre ceux qui le brandissent.
Le verdict, et l'après
Michèle Chevalier écopera d'une simple amende de 500 francs. Une peine presque symbolique, tant elle contraste avec l'ampleur de ce que le procès a mis en lumière. Car au-delà du verdict, Bobigny aura fait la démonstration publique d'un dysfonctionnement collectif : celui d'un héritage juridique et moral que personne, jusque-là, n'avait sérieusement remis en cause. Trois ans plus tard, la loi Veil légalisera l'interruption volontaire de grossesse.
Pourquoi relire ce texte aujourd'hui
Ce qui frappe, en refermant ce court volume, c'est la modernité de la construction argumentative : Halimi ne plaide pas seulement pour une femme, elle démonte une loi, point par point, jusqu'à en révéler l'incohérence structurelle. À l'heure où ce droit est remis en question dans plusieurs pays, cette plaidoirie n'a rien d'un texte d'archive. Elle rappelle, avec une clarté presque dérangeante, que rien de ce qui a été gagné ne l'a été sans combat et que ce combat s'est joué, très concrètement, dans une salle d'audience de Bobigny, devant quatre hommes chargés de juger des femmes.








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