Certains livres se lisent deux fois en même temps. C'est ce qui m'est arrivé avec Le Vol du Dragon d'Anne McCaffrey, premier tome du cycle de Pern, trouvé un peu par hasard chez Emmaüs dans une réédition des années 80 d'un texte publié en 1968, couronné la même année par le prix Hugo (première femme à avoir remporté ce prix) puis par le Nebula en 1969. Je ne connaissais pas l'autrice avant cette trouvaille. J'en ressors avec une lecture agréable, mais surtout avec la conviction que ce roman fonctionne comme un document à deux couches : une histoire de dragons, et une histoire de la place de la femme et de l'animal dans l'imaginaire occidental des années 60.
Une fantasy qui n'échappe pas à son époque
Le paradoxe m'a frappée dès les premières pages : la fantasy se présente comme un espace de liberté totale, affranchi des contraintes du réel puisque tout y est à inventer. Et pourtant, Le Vol du Dragon reste profondément daté, presque malgré lui. Ce n'est pas un défaut en soi c'est même ce qui en fait, aujourd'hui, un texte passionnant à lire avec un œil critique. On n'y juge pas une autrice avec les grilles de 2026 ; on y observe plutôt ce qu'un texte laisse passer sans le questionner, ce qu'il traite comme allant de soi.
Le signe le plus frappant de ce non-dit : le mot viol apparaît dans le roman, mais jamais comme objet de dénonciation. L'autrice le mentionne comme un fait que le personnage subit, presque absorbé dans le cours du récit, sans rupture de ton, sans indignation narrative. Ce silence-là en dit plus long que n'importe quelle déclaration explicite sur le statut des femmes dans l'imaginaire de l'autrice à cette période.
Une répartition genrée jusque dans le ciel
Ce qui m'a le plus marquée, c'est la manière dont cette hiérarchie s'inscrit jusque dans la géographie du combat final. Lors de l'assaut décisif, les reines montées par des femmes volent au ras du sol, tandis que les mâles, montés par des hommes, survolent la scène depuis les hauteurs. Cette organisation n'a rien d'anodin : elle reproduit, à l'échelle symbolique, une répartition très classique des rôles l'homme en position de surplomb et de vision globale, la femme rivée au terrain, dans l'action rapprochée et subalterne. Le roman n'a pas besoin de le dire : le simple découpage de l'espace de bataille suffit à raconter qui domine et qui exécute.
Lessa, un personnage difficile à aimer
Lessa, l'héroïne, m'a laissée à distance. Elle se présente comme une figure d'indépendance et de caractère, mais s'efface régulièrement en présence de F'Lar, retombant dans une posture presque enfantine dès qu'il est là. Ce contraste entre l'affirmation du personnage et son comportement effectif crée un malaise : l'indépendance de Lessa semble davantage une façade narrative qu'une caractéristique incarnée.
Le vocabulaire utilisé pour la décrire renforce cette impression. Le mot acide, qui revient plusieurs fois à son sujet, trahit une forme de dureté dans le regard que l'autrice porte sur son héroïne comme si McCaffrey elle-même n'éprouvait pas beaucoup de tendresse pour la femme qu'elle a créée, et choisissait d'en montrer une part sombre, âpre, presque désagréable.
À l'inverse, F'Lar apparaît nettement plus abouti : maître de lui, patient, capable de nuance. Le déséquilibre est net entre les deux personnages principaux, et il ne semble pas relever du hasard il dessine, en creux, une hiérarchie de la complexité psychologique elle-même, réservée au personnage masculin.
Le sacrifice comme vertu suprême
Un autre malaise traverse ma lecture, cette fois lié au rapport entre les dragons et les créatures qui leur sont subordonnées : une scène où l'on célèbre la loyauté et le sacrifice d'un guet de garde, sans jamais interroger la légitimité de la chaîne qui l'a d'abord placé en position de soumission. On loue la belle réponse à la servitude, jamais la servitude elle-même. C'est une morale qui optimise l'obéissance plutôt que de la remettre en question un impensé cohérent avec une époque antérieure aux grands débats sur le statut moral des animaux, qui n'émergeront vraiment qu'au milieu des années 70.
Ce que cette lecture apprend, au fond
Le Vol du Dragon reste, en surface, une aventure prenante : Weyrs, Seuil, dragons télépathes, un univers qui a marqué durablement l'imaginaire collectif de la fantasy et de la SF. Mais lu à rebours, il devient aussi un instantané précieux de 1968 : la place qu'on assignait aux femmes, la façon dont on pensait ou ne pensait pas la question de la servitude, la manière dont même un genre littéraire censé tout réinventer reconduit, sans le vouloir, les évidences de son temps.
C'est peut-être ça, la vraie richesse de lire les classiques d'une autre époque : non pas les condamner depuis notre présent, mais repérer ce que leur silence révèle et se rappeler que nos propres lectures d'aujourd'hui porteront, elles aussi, des angles morts que le futur saura nommer.








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