Le procès Mazan, qui s'est tenu à Avignon, restera gravé dans les mémoires comme un séisme judiciaire et sociétal. Face à l'horreur des faits, la bande dessinée s'impose parfois là où les mots de la presse écrite s'épuisent. C’est le pari monumental de l'ouvrage collectif "Notre affaire : Une BD de combat et d'espoir", une lecture dense, percutante et, disons-le clairement, d'utilité publique. J'ai moi-même reculé le moment de l'ouvrir, redoutant la dureté du sujet. Pourtant, tourner ces pages a été une révélation indispensable.
Voici pourquoi ce roman graphique, accessible dès 16 ans, doit circuler entre toutes les mains.
Au-delà du fait divers : disséquer la culture du viol
Découpé en trente séquences portées par autant d’auteurs différents, ce livre utilise le procès des 51 hommes reconnus coupables d'avoir violé Gisèle Pelicot comme un fil conducteur pour élargir la focale. L'ouvrage ne se contente pas de relater l'effroi ; il décortique avec une précision chirurgicale les mécanismes de la violence masculine et de la culture du viol.
L'un des grands mérites de cette bande dessinée est de pointer du doigt le traitement médiatique de ces affaires. Pendant trop longtemps, le viol a été mis en scène par les fictions et les faits divers comme une agression nocturne, tragique mais isolée, survenant au coin d'une rue sombre par un inconnu menaçant. Le procès d'Avignon a brutalement déchiré ce voile de déni. Il a démontré ce que les statistiques crient depuis des années : le danger réside massivement dans la sphère du quotidien.
Le livre met en lumière la réalité terrifiante de la soumission chimique et l'impossibilité de chiffrer le nombre réel de victimes, tout en rappelant le lourd héritage de figures historiques comme Gisèle Halimi. Les auteurs nous forcent à regarder en face une vérité dérangeante : les agresseurs ne sont pas des monstres marginaux, mais des "messieurs tout-le-monde". C'est tout notre système éducatif et notre perception collective qui sont ici remis en question.
La force du collectif malgré la diversité des styles
Graphiquement, l'exercice du collectif implique forcément des variations. Tous les dessins ne se valent pas, ou du moins, n'émeuvent pas de la même manière selon les sensibilités de chacun. Mais cette diversité de traits renforce paradoxalement le propos. Elle fait écho à la multiplicité des profils sur le banc des accusés et à l'universalité du combat mené par Gisèle Pelicot.
Une scène en particulier résume toute la détresse et l'aveuglement qui entourent cette affaire. Lors des témoignages, on voit défiler à la barre des mères, des sœurs ou des épouses prêtes à jurer que leur fils, leur père ou leur conjoint était un homme exceptionnel, incapable d'une telle barbarie. La réponse de Gisèle Pelicot, consignée dans le livre, résonne alors comme un coup de tonnerre :
"J'ai vu ces femmes, ces mamans, ces sœurs, témoigner à la barre du fait que leur fils, leur père, leur frère, leur mari était un homme exceptionnel. Moi j'avais le même à la maison."
Cette réplique résume à elle seule le cœur du problème : l'horreur n'a pas de visage spécifique.
Prolonger la réflexion
En littérature, le texte "Une farouche liberté" de Gisèle Halimi permet de comprendre les racines du combat féministe pour la criminalisation du viol en France.
Auteur : Collectif
Éditeur : Editions de l'Iconoclaste
340 pages / Paru le 28 août 2025








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