J'ai refermé Le livre d'un été de Tove Jansson avec ce sentiment étrange de tenir quelque chose de précieux entre les mains ; un livre court, discret, qui se révèle bien plus dense qu'il n'y paraît. C'est une de ces lectures qui vous surprennent là où vous ne les attendiez pas.
Un mode de vie qui nous est devenu étranger
La première chose qui frappe en ouvrant ce roman, c'est le dépaysement. Pas géographique, ou pas seulement. C'est un dépaysement de mode de vie. Sophia, six ans, et sa grand-mère passent l'été sur une petite île rocheuse de l'archipel finlandais, coupées du monde, livrées à elles-mêmes, au vent, à la mer, aux rochers. Pas d'écrans, pas de bruit, pas d'agenda. Juste la lenteur des jours, les marées, les tempêtes et les silences.
En lisant, j'ai réalisé à quel point cette existence nous est devenue étrangère. Presque incompréhensible. Et pourtant, il s'en dégage quelque chose d'immédiatement désirable, une forme de liberté brute, sans filet, que la littérature nordique sait décrire mieux que personne.
La grand-mère : fantasque, forte et fragile
Le personnage de la grand-mère est, à mon sens, la grande réussite du livre. Elle est fantasque, parfois incohérente, elle transgresse les règles avec une jubilation tranquille, elle dit ce qu'elle pense sans s'en excuser. Et pourtant, derrière cette liberté d'allure, Tove Jansson n'épargne pas son personnage : la vieillesse y est décrite avec une franchise qui dérange.
Ce n'est pas seulement la mémoire qui flanche. C'est l'élan. L'envie. La capacité à se réjouir. Cette difficulté à s'élancer vers la joie que Jansson décrit est, paradoxalement, une des choses les plus honnêtes que j'aie lues sur la vieillesse. Moins rassurante que la sagesse bienveillante qu'on prête souvent aux anciens dans la fiction mais infiniment plus vraie.
« Tu sais, on peut s'habituer à n'importe quoi. Même à la vieillesse. »
Eriksson : l'énigme de l'île
Il y a aussi Eriksson, personnage secondaire qui n'en finit pas de m'intriguer. Cet homme secret, généreux avec les habitants de l'île, possède une aura presque irréelle, presque mythique, comme souvent dans les petites communautés isolées où les légendes se construisent vite.
Mais Jansson prend soin de fissurer ce mythe. La scène des colis mystérieux recueillis la nuit de la Saint-Jean dont on ne saura jamais vraiment ce qu'ils contiennent et surtout l'épisode des feux d'artifice défaillant échangé contre la force de travail du père de Sophia, révèle un homme calculateur, capable de manipulation. Toute l'ambiguïté du personnage tient dans ce glissement : de la générosité à l'intérêt. Un beau portrait d'homme de la mer, opaque et réaliste.
Une forme qui ressemble à la mémoire
La structure du roman est elle-même une réussite. Des chapitres courts, autonomes, comme des instantanés d'un été. Chaque chapitre est un souvenir ou plutôt donne l'impression d'être un souvenir remonté à la surface, avec ses détails précis et ses zones d'ombre.
On sent que Tove Jansson y a mis beaucoup d'elle-même. L'île, c'est la sienne. La grand-mère s'inspire de sa propre mère. Sophia porte quelque chose de la petite Tove. Sans être une autobiographie au sens strict, le livre respire l'authenticité d'une vie vécue, et c'est peut-être pour ça qu'il touche si juste.
Un livre à découvrir, surtout si vous aimez la littérature nordique
Si vous aimez la littérature nordique sa façon de faire de la nature un personnage à part entière, sa mélancolie douce-amère, son rapport au silence et à l'essentiel Le livre d'un été est une lecture incontournable. Ce n'est pas un roman confortable. C'est un roman honnête. Et c'est bien plus rare.
« L'île était si petite qu'on pouvait en faire le tour en une heure, mais elle contenait tout ce dont on avait besoin. »
Prolongements
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