Epiphania, ou l’art de grandir

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 Lire Epiphania de Ludovic Debeurme, c’est entrer dans un monde qui avance à pas lents et lourds, comme si chaque page portait le poids d’une métamorphose inévitable. Je m’attendais à une fable étrange, je me suis retrouvée face à quelque chose de plus intime, un récit de science-fiction qui parle moins de l’extraordinaire que de ce que l’humain a souvent du mal à nommer : la peur de transmettre, la difficulté d’aimer, l’effort de devenir parent quand rien en soi ne s’y prête vraiment.


David, musicien un peu fuyant, part se mettre à distance avec sa compagne pour essayer de recoller les morceaux. Mais la réalité s’abat, littéralement, sous la forme de trois météorites, puis d’un tsunami qui efface presque tout. Il survit, elle non. Le retour sur la terre ferme ouvre alors un second récit, plus étrange encore. Des pierres semblent pousser dans les jardins. L’une d’elles apparaît chez lui et, au moment où il veut s’en débarrasser, des yeux s’ouvrent. Ce sont des bébés mutants, nés de cette pluie d’impact, et la société réagit comme elle sait le faire lorsque surgit l’incompréhensible : par la peur, par le contrôle, par les centres où l’on range ce qui dérange.

David adopte l’un de ces enfants, qui grandit trop vite, trop fort, trop autrement. Le lien entre eux n’a rien d’évident mais quelque chose se construit, presque malgré lui. Ce qui frappe, c’est la manière dont Debeurme installe cette relation dans un monde en reconstruction, un monde où la violence n’est pas spectaculaire mais diffuse, inscrite dans les regards, les ruptures, les silences. L’ensemble est porté par une palette pastel qui étonne, presque paradoxale face à la dureté des thèmes. Ces couleurs adoucissent la brutalité de l’histoire sans la nier, comme si le dessin essayait de préserver une fragile part d’humanité.

Impossible de ne pas penser à Sweet Tooth de Jeff Lemire. On retrouve ce lien entre l’humain et l’enfant mutant, cette interrogation sur la filiation dans un monde dévasté. Sauf qu’ici, rien n’est caché. L’enfant est là, offert au monde, exposé à sa violence, et Debeurme regarde sans détour la manière dont une société traite ce qui ne lui ressemble plus.


Cette lecture m’a laissée avec un sentiment étrange, un mélange de poésie et d’inquiétude, la conviction que les histoires de monstres parlent toujours un peu de nous, et que les catastrophes les plus profondes ne viennent pas forcément du ciel.



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