Une oeuvre magistrale, incroyablement dense, qui frappe juste et fort, vous bouleverse. Une lecture indispensable !


L'anglais Alan Moore, a débuté l'écriture de V pour Vendetta en 1981 et l'a terminé en 1988 après un hiatus de près de cinq ans. Même si il évoque quelques maladresses de débutants et une certaine naïveté, notamment sur le plan de la politique car il pensait qu'il faudrait quelque chose de suffisamment grave tel un conflit nucléaire pour qu'un régime totalitaire s'installe en Angleterre. Ce n'est plus le cas à présent. A l'époque où il écrit la préface de V pour Vendetta, il est très touché par la politique menée par Margareth Tatcher et n'hésite pas à nous livrer ses sentiments :

" Au moment où j'écris ces lignes, en 1988, Mme Tatcher commence son troisième mandat, et parle d'un pouvoir Conservateur fermement établi au moins jusqu'au prochain siècle. Ma fille a sept ans, et la presse tabloïd fait circuler l'idée de camp de concentration pour les victimes du SIDA. La nouvelle police anti-émeute porte des casques à visière teintée noire, comme les œillères de ses chevaux. Ses camionnettes disposent de caméras montées sur le toit. Le gouvernement a exprimé le net désir d'éradiquer l'homosexualité, même en tant que concept abstrait. On en est à se demander quelle sera la prochaine minorité à subir les foudres législatives. J'en viens à souhaiter quitter le pays dans les deux ans. Il est devenu froid, mauvais et je ne l'aime plus tellement. 

Bonne nuit à l'Angleterre. Bonne nuit à la Pop et au V de la Victoire.

Bonjour à la voix du destin et à V pour Vendetta. "

L'histoire :


Dans une Angleterre qui aurait pu exister, dirigée par un gouvernement fasciste, tous les ennemis de la politique sont envoyés dans des camps et la terreur règne. Cependant, un homme a décidé de combattre l'oppression. Dissimulé derrière un masque au large sourire, il répond au nom de V : V pour vérité, V pour Vendetta, ...

Dans ce monde répressif à la surveillance, La petite Evey Hammond, 16 ans, survit si difficilement qu'elle décide un soir de sortir monnayer ses charmes. Elle tombe malheureusement sur la Police des mœurs dont les agents tentent de la violer avant de l’exécuter.
Cela ne se produira pas car un homme masqué surgit et la sauve des griffes des hommes de la Main. Son destin vient de basculer ...

Ce que j'en pense :


C'est un monument d'une densité et d'une richesse rare. On ne se remet pas facilement d'une telle lecture.

Sous forme de pièce de théâtre on rencontre notre héros déclamant toute sa verve. 
Présent dès les premières pages, V est  un homme qui réclame vengeance. Il est une victime des atrocités commises par le gouvernement. Hors, c'est là qu'intervient la première subtilité de Alan Moore : V se présente comme victime et bourreau, la barrière est mince entre le héros et le tueur. Il est un paradoxe, créant un malaise dérangeant et pourtant ...

L'auteur en fait un héros tout en jouant sur ce paradoxe.  Dès les premières pages, en ne nous dévoilant jamais son visage afin qu'il garde sa part de mystère, voir d'autre chose qu'un homme ... et en faisant de lui un sur-homme dans bien des domaines : une érudition sans borne, une passion sans fin et une détermination hors du commun. 
Pourtant, le malaise est là car V concentre en lui la somme des horreurs subits. Il tue, se livre à des actes de terrorisme et apparaît d'une froideur extrême derrière un masque au sourire figé. C'est comme si tout humanité l'avait quitté mais aussitôt que ce sentiment né V nous livre une tirade expliquant ses motifs et ses fins créant le trouble. Ainsi dans ce premier acte tout l'enjeu est de savoir qui il est et ce qui motive ces meurtres.

Dans le second acte débute l'apprentissage de Evey mais est-ce vraiment de la transmission ou de l’endoctrinement. Là aussi, l'histoire se fait floue et la frontière entre les deux est sans cesse fluctuante.

L'auteur a été secoué par les différents régimes totalitaires et les horreurs qu'ils ont pu entraîner à leur suite. Que ce soit le régime nazi, fasciste italien, ... Les violences se déroulant dans le camp de Larkhill qu'il met en scène dans son livre sont perturbantes car commises par des scientifiques et des hommes du gouvernement oui mais par des hommes et des femmes qui à l’origine étaient comme chacun et se sont découvert des pulsions dont ils ne se sauraient pas cru capable. Je pense en particulier à cette femme médecin. La question qui peut se poser alors est : Et nous comment agirions-nous si nous étions confrontés à l'horreur ?
Alan Moore nous montre le côté le plus sombre de l'humanité comme pour nous dire : N'oublions jamais et soyons vigilant !

Cependant, V n'accuse pas uniquement que le gouvernement mais évoque la responsabilité du peuple, sa passivité. Il n'est pas sans songer que oui le peuple peut se fourvoyer mais une fois l'erreur produite il est de sa responsabilité d'agir car le peuple détient le pouvoir. Le peuple doit agir et se lever devant l'oppression. Ce n'est pas sans trouver une résonance particulière aujourd'hui dans les pays où la démocratie est mise à mal.

" C'est vous ! Vous leur avez donné ces responsabilités, et le pouvoir de prendre ces décisions à votre place. Même si j'admets qu'on puisse parfois se fourvoyer, je ne puis croire que la répétition des même erreurs mortelles ne soient en quelques sorte délibérée. Vous avez encouragé ces incapables malveillants, ... "

Le thème de la justice est également évoqué tant au niveau humain qu'au niveau de la société qui ne pourrait tolérer les écarts qu'elle pourrait consentir...

Le thème des médias fait froid dans le dos. V nous démontre l'importance de celui-ci pour chaque gouvernement en tant qu'instrument de domination ...

Le thème de l'homosexualité. L'auteur nous livre un magnifique plaidoyer contre l'homophobie à travers le personnage de Valérie, envoyée dans un camp de concentration car lesbienne. Il fait de l'homophobie une idée répugnante et vile avec des mots magnifiquement poétiques.
Ajoutons à cela le réquisitoire contre la pédophilie dans l'église à une époque où c'était relativement tabou d'en parler. Vous aurez compris que l'auteur ose quand d'autres se taisent.

Et pourtant n'y a -t-il pas de la folie dans tout ça ? V n'a-t-il pas réussi car les horreurs l'ont rendu fou ? N'est-ce pas l'homme fou ou poussé à la folie qui devient véritablement libéré d'un monde qui l'étouffe ? V n'est-il pas la vision d'un fou ? Cette folie ne se cache-t-elle pas en chacun de nous sous nos masques sociaux ?

Une lecture indispensable !


Pour notre rendez-vous BD du mercredi chez Moka !

A retrouver chez Ma lecturothèque
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Editions Urban-Comics
Collection Vertigo Essentiels
Paru en 2018 pour cette édition
352 pages
Pour lecteurs avertis !