mervyn o gorman christina a son image ferrari

Un livre éblouissant et bouleversant qui interroge sur l'utilité et la puissance de la photographie et de l'image. Je ne pouvais donc pas passer à côté. Pourtant, je suis loin de la pratique d'Antonia, l'héroïne de ce livre, car il y a plusieurs façons de s'y livrer mais les questions soulevées m'interrogeaient aussi.


L'histoire :

Le roman raconte l'histoire d'une jeune femme Antonia, qui découvre la photographie jeune en photographiant les membres de sa famille. Elle se heurte très vite aux difficultés de la technique mais s'applique à les surmontées la passion la possèdant déjà. Elle prend donc très vite conscience que la photographie est une trace. Son oncle qui est également son parrain, remarquant cette passion naissante décide de lui offrir son premier appareil. Il deviendra par concours de circonstance prêtre et notamment le prêtre qui officiera lors des funérailles d'Antonia car on apprend dès le début de l'histoire qu'elle perd la vie sur une route Corse et c'est sa vie qui va être dévoilée lors de ses obsèques à la façon d'un requiem.
Un vie de photographe qui s'inscrit dans la banalité ; Antonia photographie les mariages et les concours de joueurs de pétanques alors qu'elle travaille pour un journal local mais on apprend qu'elle est allée en ex Yougoslavie et l'on ignore ce qu'elle y a vécu et vu ...

La couverture :

Elle mérite un arrêt sur image. C'est une photo d'une beauté étonnante, qui semble à la fois d'une grande modernité et d'une grande puissance narrative. On a une impression de personnage de conte de fée ou de sirène. La question se pose alors : Est-ce une photo ou une peinture ? 
Il s'agit bien d'une photo, c'est même une des premières photos en couleur qui ai existé, une photo en autochrome. Elle a été prise par un ingénieur en électricité et aéronautique, Mervyn O'Gorman en 1913 dans la crique Lulworth Cove en Angleterre. Le jeune fille de l'image est sa fille, Christina. Elle a 16 ans et a joué les modèles, vêtue de rouge ce qui participe à la beauté de cette photo. Le contraste est saisissant entre le rouge flamboyant et le décor délavé et pâle. La pose longue lors de la prise de la photo donne cet aspect lisse et par ce biais irréel à la mer. La pose de Christina est semblable à celle de n'importe quel adolescent et sa tenue parait très moderne. On se retrouve ainsi à contempler une photo troublante à différents niveaux, qui interroge, qui n'est pas anodine. Il y a une puissance et une force dans ces photos mais que révèlent-elles vraiment ? L'auteur en a fait toute une série et je vous mets deux autres photographies de sa série : La jeune fille en rouge que j'apprécie particulièrement :



La photographie comme trace du réel ?

Rien n'est moins sûr. La question mérite d'être posée. C'est bien le réel pourtant qui a été photographié mais vous contemplez à travers le regard subjectif d'un être. Voyez-vous la scène hors champ ? Qu'indique-t-elle comme complément d'informations ? Quelles interprétations en ferez-vous ? S'approchera-t-elle de la réalité ? Imaginez si de plus l'intention du photographe est de vous tromper ... 

Au fond le réel n'est-il pas plus interne à la personne témoin de la scène ? Il y a une anecdote assez révélatrice dans ce livre. En effet, Antonia part dans la montagne photographier des membres du FLNC. Elle reconnait une des voix et il s'avère que les personnes cachés sous les cagoules ne sont ni plus ni moins que ses amis d'enfance. Tous s'adonnent à une comédie mal joué. Le réel n’apparaîtra pas sur cette photographie, le réel Antonia le porte en elle. Et même ainsi, le réel se prête à discussion et l'on pourrait philosopher mais la question reste posée ...

La photographie seule se suffit-elle ?

Il y a une scène dans ce livre qui se passe en ex Yougoslavie. Antonia y a probablement pris un de ces plus bouleversant cliché, témoin de cette guerre mais inmontrable car incompréhensible pour ceux qui n'auront pas vécu et ressenti ce qu'elle y a  vécu et éprouvé. Une scène que je vous laisse découvrir mais qui interroge sur l'utilité des mots qui accompagnent l'image qui se veut témoin du réel.

L'utilité des mots se révèlent également lors de ce requiem lorsque le prêtre qui tente de se réfugier dans les habitudes de rituels prend conscience du non sens de son discours face à son ressenti et celui des personnes proches ayant connu Antonia. Il va alors témoigner avec les mots d'un homme en deuil.

Qu'est-ce qui rend une photo obscène ? Jusqu'où un photo reporter peut-il aller ?

La question mérite d'être posée. On a tous vu des photos d'une puissance, d'une violence et que l'on a parfois qualifié d'obscène. Mais qu'est-ce qui est obscène ? Ne convient-il pas parfois de prendre du recul avec certaines d'entre elles. Certaines ne sont-elles pas choquantes mais emprunte d'humanisme et donc utile. Quand d'autres le sont, avec la volonté de l'être mais révélant parfois aussi une réalité qui existe par ailleurs et pouvant et devant être prise en considération. N'est-ce pas le regard que l'on porte à certaines images qui l'est ?

Un livre profond, émouvant, éblouissant comme j'aime en lire !

D'autres avis : sur le site Le mondeEmmanuelle sur son blog "L'or des livres" !
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Date de parution : Août 2018
219 pages